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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 13:30

Depuis le passage de la loi "anti-Amazon" qui interdit aux vendeurs en ligne de livres papiers  et au premier d'entre eux, le géant américain Amazonde cumuler la gratuité des frais de port et le rabais de 5 % sur le prix de vente fixé par l'éditeur, de nombreuses réflexions se font à propos du marché du livre.


Un article, notamment, fait énormément de bruit ces temps-ci, celui de Gaspard Koenig, auteur de littérature. Dans cet article (que vous pouvez trouver ici), il explique, en substance, que la loi Lang tue les libraires et qu'il faut repenser en profondeur le marché du livre. Qu'est-ce que la loi Lang ? Cette loi a été votée le 10 août 1981 par Jack Lang, alors ministre de la culture. En résumé, elle oblige tous les points de vente de livre (librairies indépendantes, grandes surfaces culturelles, relais, supermarchés ou vente par correspondance) à vendre un même livre au même prix partout (à l'exception des 5% de remise maximale autorisés), prix fixé par l'éditeur. Ainsi, cela permet de maintenir la concurrence entre tous ces points de vente et de faire vivre les librairies indépendantes. Alors, je vous laisse deviner l'étonnement des libraires devant cet article !

 

Eric Senabre, romancier jeunesse, apporte sa réponse à Gaspard Koenig. Une réponse qui nous permet de mieux comprendre la situation actuelle des librairies. Merci à lui.

 

 

Gaspard Koenig et "les pauvres petits libraires"

 

J’ai découvert, via une amie libraire, le billet de Gaspard Koenig à propos du marché du livre. En substance : la victimisation permanente des librairies indépendantes est insupportable ; c’est la loi Lang qui accélère la fermeture de celles-ci, les unes après les autres ; et Amazon n’est qu’un épouvantail qui cache les vrais problèmes. 

 

Je suis moi-même auteur (de trois romans et un album, le tout dans le domaine de la jeunesse) et je commencerai par dire que contrairement à M. Koenig, je ne gagne pas entre « 10 et 15% », mais plutôt entre « 6 et 9% ». En comparaison, les 35% des libraires peuvent paraître énormes, c’est vrai. Il existe cependant une différence qu’il me semble malhonnête de ne pas signaler : ces 9% (quand tout va bien) tombent dans ma poche. Entièrement. Les 35%, eux, viennent payer plusieurs salaires, des frais à n'en plus finir et un loyer fréquemment exorbitant. Surtout dans les grandes villes où les banques, bien souvent propriétaires des murs, se moquent pas mal de la culture. Si une parfumerie présente un plus fort potentiel qu’une librairie, adieu la librairie. Voilà ce qui a conduit le quartier de l’Opéra, à Paris, à se voir totalement déserté par la culture, qu’il s’agisse de livres, de disques ou de films. Et pourtant, quelque chose me dit que les habitants du 2ème arrondissement ont globalement de quoi s’offrir un livre de poche. 

 

Oui, les auteurs aussi, pour la plupart, ont du mal à boucler les fins de mois, et doivent continuer à faire un boulot alimentaire à côté. C’est mon cas, et le sera pour encore quelques temps, sans doute. Je ne vois cependant pas ce que cet état de fait a à voir avec la loi Lang. Dans Promenades et souvenirs, Gérard de Nerval décrivait déjà une situation similaire ; Mark Twain a exercé une foule de métiers avant de pouvoir vivre de sa plume… Tout aspirant-écrivain, même s’il ne s’interdit pas de rêver au succès, sait qu’il se lance dans une entreprise inconfortable, difficile et régulièrement décourageante (sauf, bien entendu, à être déjà bien introduit dans le milieu, peut-être). J’aimerais me lever à l’heure de mon choix, enfiler mon gilet préféré, me faire préparer un thé par mon majordome et écrire deux ou trois heures – en jetant de temps à autre de petits coups d’œil vers la véranda pour admirer mon joli jardin. Au lieu de ça, je mets un réveil comme n’importe quel autre mortel, j’essaie d’avancer mon prochain roman avec les yeux à marée basse, puis je retourne à mes traductions de magazines high-tech anglais. C’est comme ça, malgré des milliers d’exemplaires vendus. J’ai signé pour, en connaissance de cause. Et si cela change, j’aimerais que cela soit parce que j’ai gagné de nouveaux lecteurs, pas parce que mon libraire ou mon éditrice ont hypothéqué leur maison.

 

Mais revenons-en aux libraires. La logique d’un raisonnement comme « Ce qu'on voit : les pauvres petits libraires peinent à boucler leurs fins de mois et affichent des taux de rentabilité inférieurs à 2 %. Ce qu'on ne voit pas : le libraire capte plus du tiers du prix du livre, contre 10 à 15 % pour l'auteur » m’échappe totalement. Si l’on admet que les libraires ont un taux de rentabilité inférieur à 2% tout en touchant 35% du prix de vente, j’aimerais savoir en quoi leur raboter leur marge va les aider à aller mieux. Quand il n’y aura plus de libraires, on fera quoi, nous, les écrivains ? Oui, il restera Amazon. On sera alors noyé dans la masse d’une base de données monstrueuse, et on ne devra notre éventuel salut qu’à un bon article ou, mieux, à un passage télé. Ma carrière s’est lancée grâce à la pugnacité de mon éditeur et de ses représentants, et à l’enthousiasme que les libraires ont mis à faire découvrir mes livres. Il faudrait que je sois un sacré ingrat pour chercher des poux aux uns comme aux autres.  

 

Si je suis bien la logique de M. Koenig, les livres sont trop chers, en conséquence de quoi ils ne se vendent pas comme ils le devraient, et une politique de prix libre permettrait de « vendre plus pour gagner plus » - comme aurait pu dire un ardent défenseur de la culture classique. Le problème serait donc là ? Ainsi, les français se rendent naturellement en masse dans les librairies, mais au moment où ils découvrent le prix d’un Folio, ils se disent « Oh non, c’est trop cher ! Je peux pas, pas ce mois-ci ? » ? Soyons un peu sérieux. Les livres « low cost », ils existent : ce sont ces classiques, sans appareil critique (mais allez, admettons) et imprimés sur du papier recyclé, que l’on trouve à un ou deux euros en supermarché. Les libraires, eux, peuvent peut-être plus difficilement se « refaire » sur les plats surgelés et le dentifrice. Soit, et si on n’a pas envie de lire Les Trois Mousquetaires mais une nouveauté, hors-poche ? Et bien, on devra alors se fendre du prix de deux paquets de cigarette, de deux repas au McDo, d’un abonnement mensuel au cinéma, ou de trois aller-retour à Paris depuis ma banlieue. Par ailleurs, rappelons que les librairies Mona Lisait ont mis la clé sous la porte il y a quelques mois (à l’exception de l’enseigne rue du Faubourg Saint Antoine), et que leur credo était, justement, la vente de livres à bas prix. Bref, cette histoire de prix est – en grande partie – un faux problème.

 

Du reste, comme beaucoup de commentateurs l’ont signalé, le prix du livre est fixé, certes, mais par l’éditeur. C’est donc à lui qu’il faudrait éventuellement s’en prendre… à ceci près que cela n’aurait pas davantage de sens. Une preuve de mauvaise foi supplémentaire, ou, peut-être d’une logique qui nous est supérieure (j’imagine qu’en travaillant à la Banque Européenne, on acquiert une vision des choses différentes). 

 

Autre source d’étranglement :

 

 « C'est vous, cher lecteur, qui financez les prêts à taux zéro pour la création, le développement et la reprise d'une librairie ; la subvention pour la mise en valeur des fonds de qualité et diversifiés en librairie ; la subvention à la production de catalogues thématiques pour les libraires indépendants ; la subvention à la création et au développement des sites collectifs d'éditeurs et de libraires... » 

 

Ce à quoi j’ai envie de répondre : oui, et alors ? Qu’est-on supposé opposer à cela, quand on a envie que la culture perdure un minimum ? Et à plus forte raison lorsque l'on est écrivain ? Si considérer qu’un bien culturel est différent d’un paquet de Smarties, c’est être élitiste, alors je le suis. J’ai la faiblesse, peut-être très réactionnaire, de penser que Marcel Proust a davantage apporté à l’humanité que les Rochers de l’ambassadeur. 

 

J’aimerais m’attarder maintenant sur la conclusion de l’article de M. Koenig. Je cite :

 

« Ce qu'on voit : certains pauvres petits libraires disparaîtraient sans la loi Lang. Ce qu'on ne voit pas : les meilleurs prospéreraient, et de nouveaux apparaîtraient. »

 

Bien sûr. Tous les libraires qui ont mis la clé sous la porte, ces dernières années, faisaient mal leur boulot. Voilà qui est sympathique ! Quant à imaginer que casser le prix des livres permettrait aux libraires de « prospérer », c’est du délire pur. Je dois acheter un livre par semaine en moyenne ; si le prix des livres était divisé par deux, j’achèterais toujours un livre par semaine, parce que je n’ai pas le temps de lire davantage. Allez, peut-être que les premiers temps, grisé par l’attrait de la bonne affaire, je doublerais la cadence. Mais je vous fiche mon billet qu’au bout d’un moment, chacun reviendrait à son rythme achat/lecture habituel. Si qui que ce soit devait prospérer, ce ne seraient pas « les meilleurs » (j’entends : de meilleur conseil, les plus avisés) ; ce seraient ceux qui sont déjà, à la base, les plus riches. Voilà qui fait écho à « Je supplie de rendre le livre au marché, instrument, ici comme ailleurs, de justice et d’efficacité ». Merci, ce modèle là, on a déjà donné, et on a vu la « justice » et « l’efficacité » à l’œuvre.

 

L’ironie, c’est que M. Koenig évoque plus loin le cas de Daunt Books qui, en Angleterre, « propose[nt] des sélections de grande qualité dans un cadre soigné ». C’est curieux, parce que cela ressemble très précisément à toutes les petites librairies indépendantes que je connais en France. Si cela marche en Angleterre, c’est justement parce que ces petites librairies étaient jusqu’à présent bien plus rares que par chez nous, et qu’on trouvait plus volontiers des grandes enseignes comme WH Smith. 

 

Au final, si l’on essaie de faire le tri dans son feu nourri, il apparaît que M. Koenig ne souhaite pas forcément que les libraires disparaissent en masse ; seulement les "pauvres", adjectif qu'il faut donc prendre dans son sens le plus consternant. Peut-être serait-il avisé d’aller leur rendre visite, un de ces quatre ? Ne serait-ce que pour voir à quoi ils ressemblent.

 

Eric Senabre, 16 janvier 2014, 16h30

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Published by Lauriane Le Dûs
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commentaires

Céline 29/10/2014 17:01

Dans ce débat, aucun ne semble avoir raison. Mais tous les deux pensent avoir absolument raison. la différence, c'est que Eric Senabre veut utiliser à son profit la force publique pour maintenir un système qui serait probablement pulvériser par le libre marché, tandis que Gaspard Koenig veut laisser ce libre marché reconfigurer le système à sa guise.

En fait c'est le débat bien classique opposant les libéraux aux socialistes : les socialistes pensent savoir ce qui est bon pour les autres, tandis que les libéraux laissent les individus se déterminer librement. A priori attirée par la liberté, je pense aussi que la plus pure liberté redéfinirait complètement ce que nous entendons aujourd'hui par art, culture, littérature... au risque de les dénaturer.

La vraie question est donc plutôt : sommes-nous prêts à envisager des changements radicaux, des bouleversements, la fin de certains repères, ou souhaitons-nous nous accrocher à certaines conceptions coûte que coûte, à être conservateur voire rétrogrades malgré une évolution inéluctable ? Je suis une amoureuse des livres, et je sens bien que les livres apparaissent presque déjà comme les reliques d'un étrange passé...

Sommes-nous pour l'attachement passionnel au passé, à ce que l'on connaît, ou oserons-nous nous tourner vers le futur, et surmonter la peur d'aller vers ce que l'on ne connait pas ?

Georges VIGREUX 17/01/2014 15:12

Autrefois, le saumon était sauvage, rare, difficile à pêcher et donc cher mais délicieux car traité avec respect. Aujourd'hui, il est en fermes d'élevage et produit en masse sans plus aucune
qualité.
Autrefois, le livre était rare, les auteurs peu nombreux. Les bons sortaient du lot plus facilement, prenaient le temps de soigner leurs œuvres, avaient des émissions et des supporters pour les
pousser vers la gloire. Aujourd'hui, tout le monde écrit, diffuse et pousse des coudes pour tenter de sortir de la masse. Plus aucune émission ne les met en avant et les ouvrages sont traités en
grande surface comme de vulgaires produits...

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